zicazic.com – 17/02/2026

TIO MANUEL

Ecrit par Fred Delforge
mardi, 17 février 2026

The track of the magnificent 9
(Autoproduction – 2026)
Durée 45’15 – 10 Titres

Certains artistes qui avancent à contre‑courant, non par posture mais par nécessité intérieure. Tio Manuel fait partie de ceux‑là. Depuis ses débuts, cet artisan du rock roots trace sa route loin des modes, fidèle à une esthétique où la poussière des grands espaces se mêle à la poésie des vies cabossées. Franco‑espagnol d’origine, voyageur par instinct, il a façonné son identité musicale comme on sculpte un talisman, lentement, patiemment, en laissant chaque rencontre, chaque paysage, chaque silence imprégner sa musique. Son univers, nourri de folk américain, de blues tellurique et d’un rock à la fois brut et habité, évoque autant les fantômes de la Beat Generation que les silhouettes solitaires des westerns crépusculaires. Tio Manuel chante les routes qui ne mènent nulle part, les amitiés indéfectibles, les amours perdues, les nuits où l’on se cherche encore. Sa voix, grave et patinée, semble porter en elle la mémoire de mille kilomètres parcourus. Et derrière cette voix, il y a un homme qui ne triche pas, un conteur, un marcheur, un témoin. C’est dans cet esprit qu’est né « The Track of the Magnificent 9 », un album qui ressemble à un film. Ou plutôt à une chevauchée. Une odyssée fraternelle. Avec ce nouvel effort, Tio Manuel signe l’un de ses disques les plus ambitieux et les plus cohérents. Dès les premières mesures, on comprend que l’album n’est pas une simple collection de chansons, mais un récit. Un voyage initiatique. Une route poussiéreuse où neuf silhouettes avancent ensemble, soudées par quelque chose de plus fort que les mots. Musicalement, l’album est un équilibre subtil entre dépouillement et ampleur. Les guitares acoustiques y sont des compagnons de route, les électriques des éclairs dans le ciel, l’harmonica une respiration, et la section rythmique un cœur qui bat au rythme des sabots. On pense parfois à Calexico, parfois à Neil Young période « Zuma », parfois à ces bandes originales de westerns modernes où la tension se construit dans les interstices. Mais Tio Manuel ne copie jamais, il absorbe, digère, réinvente. Chaque morceau semble ouvrir une nouvelle scène. Certains titres avancent comme des chevaux au trot, d’autres s’étirent comme un coucher de soleil sur une plaine immense. Les arrangements, toujours justes, laissent respirer les silences, ces silences qui sont la marque des grands conteurs. On sent la poussière, la chaleur, la fraternité, la fatigue, la détermination. On sent surtout une humanité profonde. Ce qui séduit le plus, c’est la manière dont Tio Manuel parvient à faire exister ses « Magnificent 9 ». On ne connaît pas leurs noms, mais on devine leurs histoires. On les imagine autour d’un feu, partageant un repas frugal, un rire, un souvenir. L’album devient alors un hommage à la camaraderie, à ces alliances tacites qui se nouent sur la route, dans les épreuves, dans les regards. La production, chaleureuse et organique, renforce cette impression de proximité. Rien n’est lisse, rien n’est surjoué. On entend le bois, le métal, la peau. On entend la vie. Et c’est précisément ce qui donne à l’album sa force émotionnelle. « The Track of the Magnificent 9 » est un disque qui ne se consomme pas, il s’habite. Il accompagne. Il réconforte. Il rappelle que même les cavaliers solitaires ont parfois besoin d’une troupe pour traverser les tempêtes. Et que la musique, quand elle est sincère, peut être ce feu autour duquel on se rassemble. Avec cet album, Tio Manuel confirme qu’il est l’un des artisans les plus authentiques de la scène roots francophone. Un musicien qui ne cherche pas la lumière mais éclaire pourtant la route avec une œuvre dense, sensible, habitée, qui parle autant aux rêveurs qu’aux voyageurs, aux solitaires qu’aux fraternels. Un disque qui ressemble à son auteur, humble, profond, et farouchement libre.